Recherche et musées, recherche en musée

La Lettre

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Les musées ne sont pas seulement des centres de conservation, de diffusion et de médiation de leurs collections ou d’œuvres venues de l’extérieur. Ils sont aussi des lieux d’enseignement et de recherche. Différentes coopérations en témoignent. Le ministère de la Culture, entre autres, promeut de longue date le développement des recherches sur la conservation, la dégradation, la chaîne opératoire des artéfacts, à travers notamment des laboratoires propres — le Centre de recherche et de restauration des musées de France (C2RMF) et ses instruments comme New AGLAE — ou mixtes, comme le Centre de recherche sur la conservation (CRC, UAR3224, CNRS / MNHN / Ministère de la Culture) ou l’Institut photonique d'analyse non-destructive européen des matériaux anciens (IPANEMA, UAR3461, CNRS / Ministère de la Culture / MNHN / Université de Versailles Saint-Quentin).

Le CNRS, de son côté, s’est associé par convention à de grandes institutions muséales, comme le musée du Louvre ou le musée des civilisations de l’Europe et de la Méditerranée (MUCEM) pour promouvoir les collaborations et favoriser les mobilités de personnels. L’accord-cadre établi entre le CNRS et le ministère de la Culture permet, en outre, la mobilité des conservateurs vers les unités mixtes de recherche (UMR) et associe — à travers ce même ministère qui exerce sa tutelle sur quarante unités (UMR, unités d’appui et de recherche, fédérations de recherche) — les personnels des musées au fonctionnement des laboratoires.

En 2022, le ministère de l’Enseignement supérieur et de la Recherche (MESR) a confié au CNRS la mise en place d’un dispositif de résidences à la fois dans une UMR en co-tutelle CNRS et en musée pour les enseignantes-chercheuses et enseignants-chercheurs des universités. Quatre-vingt-dix semestres ont déjà été financés et le dispositif a été reconduit pour l’année 2026, à destination de tout musée labellisé Musée de France. Ce dispositif a permis à des collègues universitaires affectés dans des établissements supérieurs sous tutelle du MESR de réaliser, au sein de musées très différents répartis sur le territoire national, des projets de recherche en sciences humaines et sociales, sur des sujets très divers : le commerce transatlantique des pianos et des harpes au xixe siècle, le réseau épistolaire de Pablo Picasso, la construction du genre au Vanuatu, l’environnement de l’Amou Darya au début de l’islam, les mobilités étudiantes ouest-africaines en France, les mobiliers des sépultures des évêques d’Angoulême au Moyen Âge, la gestion des ressources en bois en Mésoamérique, etc. L’ensemble de ces recherches a pu déboucher sur des projets de valorisation variés : conférences, expositions, films… Ce dispositif, largement publicisé, remporte un vif succès et permet une collaboration entre recherche académique et établissements muséaux au plus près du terrain. 

Sur un autre terrain, la question de l’archéologie préventive concerne également les institutions muséales. Les musées, souvent localisés dans des bâtiments historiques et en centre-ville, ont bien évidemment une grande responsabilité en la matière : les grands travaux prévus pour l’aménagement d’une salle et d’un accès réservés à la Joconde, au musée du Louvre, héritent d’une situation archéologique complexe (les remparts de Philippe Auguste, l’hôtel d’Alençon, le Petit-Bourbon et l’ancienne rue de l’Autruche), révélée par les diagnostics réalisés par l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), qu’il faut impérativement étudier et documenter, sans céder aux sirènes de la volonté « d’aller vite », au détriment du patrimoine.

Sans nécessairement illustrer l’ensemble des quelques orientations précédemment décrites, les contributions du dossier rendent compte de plusieurs collaborations fructueuses entre des chercheurs et chercheuses du CNRS et des institutions muséales, françaises ou internationales. Elles permettent, en particulier, d’appréhender l’intérêt et le caractère pluriel des coopérations institutionnelles.

Jean-Renaud Boisserie, Marie Bridonneau, Anne-Lise Goujon et Constance Perrin-Joly nous rappellent ainsi que tout un éventail de collaborations peut être déployé entre les chercheurs et les chercheuses, d’une part, et les musées, de l’autre : conception d’expositions, réalisation de catalogues, formation, rénovation de la muséographie, étude de collections, médiation. Tel a été le cas avec la galerie de paléontologie et la galerie d’archéologie historique du musée national d’Éthiopie. La réalisation de parcours muséographique participe également d’un discours de valorisation patrimoniale, qui peut insister sur la diversité culturelle et confessionnelle, comme avec le musée de Konso ou le château de Ras Ghimb à Gondar. L’approche interdisciplinaire — étude et valorisation des vestiges et des collections, couplée à une analyse des sciences sociales sur les usages sociaux du patrimoine et l’articulation de l’institution muséale avec les cultures — est privilégiée.

Mathieu Husson montre comment la mise en place d’un partenariat stratégique entre le CNRS et l’université de Chicago, avec la création d’un International Research Center (IRC) en 2025, peut déboucher sur des projets de valorisation des collections d’histoire de l’astronomie de l’Institute for the Study of Ancient Cultures

Emmanuel Botte et Aude Fanlo illustrent, de la même manière, comment le partenariat entre le CNRS et le MUCEM a pu conduire à un projet de valorisation des collections autour de l’apiculture autour de la Méditerranée, en lien avec un projet financé par l’Institut d’archéologie méditerranéenne ARKAIA.

Ada Ackerman, quant à elle, présente l’exposition Le Monde selon l’IA, au musée du Jeu de Paume, en lien avec le projet ANR CulturIA (sous la responsabilité d’Alexandre Gefen), exposition qui propose un dialogue étroit avec des artistes contemporains, utilisant l’intelligence artificielle comme un explorateur de latence et de créations non advenues.

Enfin, Manoël Pénicaud et Dionigi Albera reviennent non seulement sur la genèse mais également sur l'itinérance de l'exposition Lieux Saints Partagés, présentée depuis plus de dix ans à travers le monde. Chacun des lieux a nécessité une réécriture de la muséographie pour s'adapter au contexte et aux collections des institutions hôtes : chacune d’entre elles a ainsi enrichi l'exposition mais nourri également le savoir scientifique. 

En définitive, si l’étude des collections demeure souvent un volet fondamental de tout travail de recherche, ces projets relèvent aussi d’autres approches : interactions avec la création ; questionnements sur la muséalisation et les formes de patrimonialisation ; modalités des relations entre science et société.

Stéphane Bourdin, Caroline Bodolec, Pascale Goetschel, DAS CNRS Sciences humaines & sociales