Arts vivants et sciences humaines et sociales

La Lettre Arts et littérature

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En 1984, l’anthropologue Patrick Williams publie Mariage tsigane, issu d’une thèse sur les cérémonies de demande en mariage chez les Rom de Paris. À cette époque, raconte-t-il dans un livre autobiographique1, les Rom concernés n’ont pas apprécié « ces gadje qui connaissent le romanes et déballent tout sur nous à tort et à̀ travers ! » Trente ans plus tard, en 2014, le médaillé d’argent du CNRS promotion 1997 est invité à assister à une étonnante représentation théâtrale d’une pièce inspirée du texte de sa thèse, Mangimos (« la demande » en romanes), dans le cadre du festival « Les écritures du réel », à Marseille. Des Rom Kalderaš, et parmi eux des critiques des années 1980, ont non seulement participé à la réécriture, mais également à la réflexion sur la mise en scène avec Xavier Marchand et la compagnie Lanicolacheur. Surtout, Sasha Zanko, Nicolas Zanko et Iorga Ghiorghita y ont joué leur propre rôle.

Le théâtre pour rendre la science acceptable et accessible ? On manquerait une grande partie des enjeux qui traversent les rapports entre arts vivants et sciences humaines et sociales et que cette situation concentre. Dans leur rencontre, il n’est pas seulement question de traduire ou de transposer les connaissances scientifiques dans un autre langage pour atteindre un autre public, ni inversement de lester de méthodes et de savoirs des dispositifs qui n’ont pas pour fonction stricte de produire de la connaissance. Les croisements entre arts vivants et sciences humaines et sociales ne donnent en effet leur pleine mesure qu’en tant qu’ils invitent à déplacer les lignes des unes et des autres, à questionner les frontières, les règles de la méthode, l’autorité du savoir.

Ces déplacements façonnent des « zones de contact » qui ne sont pas de simples lieux ou occasions de rencontre entre artistes et scientifiques. Mary Louise Pratt, professeure de langue et littérature hispanique et portugaise à la New York University, qui a introduit la notion au début des années 1990, a bien montré en quoi ces zones — lieux physiques, mais aussi situations ou artefacts — défont les relations ordinaires, invitent à recomposer le monde à partir de règles nouvelles qu’elles établissent, mettent en scène les identités, les assignations, les hiérarchies pour les questionner et, parfois, les dénoncer2. Elles sont des embrayeurs puissants de réflexivité. N’est-ce pas à ce genre de recomposition que nous confronte Mangimos ? Les zones de contact redistribuent les rôles et les détachent des statuts. On y teste des places inattendues : un jongleur dans une enquête ethnographique, une danseuse dans un atelier de chaudronnerie, une chorégraphe à l’hôpital ou en prison, des artisans sur la scène d’un théâtre. De ces places nouvelles sont espérés de nouveaux espaces traversés de nouvelles formes de relations et de nouveaux principes d’élaboration des connaissances.

Ces zones recomposent en effet des collectifs et invitent à repenser les formes de la collaboration et la participation. Elles déboulonnent la légitimité scientifique de son socle. Elles suggèrent que les centres sont peut-être des périphéries, et les périphéries des centres. 

Il faut ainsi admettre, entre arts vivants et sciences humaines et sociales, un « continuum de situations » comme l’écrivent l’historienne et musicologue Solveig Serre et le chercheur en sciences informatiques David Cœurjolly. Les grands projets thématiques portés par le PEPR ICCARE dans le domaine des industries culturelles et créatives ont conduit les sciences humaines et sociales à repenser non seulement leurs publics, leurs modes d’écritures, mais aussi leurs objets. Inversement, les arts vivants ne se sont pas contentés d’emprunter aux sciences leurs démarches mais ont cherché à produire une connaissance légitime. Ces enjeux de légitimité et de reconnaissance sont au cœur de plusieurs dispositifs d’ICCARE et plus largement du domaine de la recherche-création.

Ces questions sont également celles qui agitent les artisans et les artisanes sollicitées par l’anthropologue Arnaud Dubois pour monter sur scène dans le cadre d’une exposition-enquête consacrée aux Meilleurs Ouvriers de France au Musée des Arts et des Métiers. Une tapissière, un vitrailliste, un cuisinier, une mosaïste, un prothésiste dentaire, une restauratrice, entre autres, sont moins venus jouer leur rôle, re-présenter leur activité qu’en assurer la présence réelle par leurs gestes, leur voix, leur corps, leur mémoire. Revenant sur cette expérience, Arnaud Dubois retient le type original d’engagement collectif qui s’est établi entre artisans, institution muséale et publics. 

Non moins originale est la collaboration entre Sylvain Pascal, jongleur, et Cédric Parizot, anthropologue. Ensemble, ils ont arpenté les rues d’Alès pour interroger les habitantes sur la vie du quartier, l’usage des jardins partagés et des chemins vicinaux qui y conduisent. Étrangement accoutrés, l’un jonglant et l’autre questionnant et écoutant, ils inquiètent le sens commun associé à l’enquête de terrain. Ne faut-il pas plutôt se faire discret, adopter les usages locaux, troubler le moins possible la situation pour avoir accès au réel, voire au vrai ? Mais l’étrangeté surjouée et ce trouble badin à l’ordre public se sont avérés d’excellents opérateurs pour susciter la curiosité, l’engagement et finalement construire des échanges d’une autre nature. 

Tenter de nouvelles places et inquiéter les frontières sont les règles de la pratique de la chorégraphe Sylvie Balestra. Ses dispositifs reposent sur des enquêtes de terrain dans le monde du travail pour produire un monde où se rencontrent gestes professionnels et arts de la scène. Il en sort une connaissance affinée sur les rythmes, les amplitudes, les routines et les silences auxquels les expérimentations de Sylvie Balestra rendent justice tout en soulignant l’importance du travail en équipe et la productivité de croisements insolites.

Les collaborations heureuses entre des mondes hétérogènes et parfois très non-mitoyens sont une pratique bien installée au sein des arts vivants. L’historienne Clarisse Bardiot rappelle les dispositifs mis en place dès les années 1950 par des ingénieurs, des chercheurs et des artistes pour créer les premières performances numériques. Loin de se contenter d’associer des écrans à une pratique, les liens entre arts de la scène et technologies numériques mettent en jeu des questions essentielles sur nos rapports aux dispositifs techniques ou à nos doubles numériques. Ces technologies s’inscrivent de nos jours dans les processus créatifs (pour communiquer, consigner une idée, annoter…) d’une telle manière qu’elles construisent une trace numérique intégrale des processus impliquant un nouveau rapport aux archives, aux œuvres et aux créateurs et créatrices.

Les transformations du regard sur les spectacles vivants et, plus largement, la volonté de dégager les arts de la scène des canons occidentaux sont l’un des objectifs majeurs de l’ethnoscénologie dont Nathalie Gauthard, ethnoscénologue elle-même, nous livre les tenants et les aboutissants. Nourrie des évolutions des études théâtrales dans les années 1970  et de la place faite dans les sciences humaines et sociales au corps et aux savoirs incarnés, l’ethnoscénologie s’est positionnée comme une démarche originale de recherche, soucieuse de construire de nouvelles zones de contact productives à même de soumettre les scènes occidentales à d’autres regards et de créer, en Europe en particulier, des objets scéniques inattendus pour questionner ce que participer, regarder, ressentir, jouer, comprendre ou connaître veulent dire ou font faire.

Les sciences humaines et sociales pour déciller le regard sur d’autres formes artistiques. Et parfois pour venir au secours de l’art. C’est notamment l’objet de la chaire de recherche France-Québec sur les enjeux contemporains de la liberté d’expression (COLIBEX). Anna Arzoumanov, chercheuse en langue et littérature françaises, montre que les atteintes aux libertés artistiques sont plurielles et qu’elles ne prennent pas le plus souvent la forme spectaculaire du décrochage, de la déprogrammation ou de la dégradation volontaire. Ce sont de plus discrètes baisses de subventions, des politiques incitant au moindre risque créatif, des pressions exercées, de simples réserves. Documenter ces gestes est aujourd’hui essentiel car il en va des libertés artistiques comme des libertés scientifiques : elles seules garantissent l’innovation, les transformations des regards sur le monde et, partant, du monde lui-même.

 

Nicolas Adell, DAS CNRS Sciences humaines & sociales

Notes

 

  1.  Williams P. 2022, Tsiganes, ou ces inconnus qu’on appelle aussi Gitans, Bohémiens, Roms, Gypsies, Manouches, Rabouins, Gens du voyage…, PUF.
  2.  Pratt M.L. 1991, Arts of Contact Zone, Profession.