Repenser la question énergétique avec les sciences humaines et sociales
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Ce nouveau dossier de la Lettre marque une étape dans la structuration des sciences humaines et sociales (SHS) autour des enjeux énergétiques. Tout a débuté par une synthèse prospective, menée pour la Cellule Énergie du CNRS par Xavier Arnauld de Sartre, directeur de recherche CNRS à l’Institut des sciences de la Terre1, et Frédéric Wurtz, directeur de recherche CNRS, spécialiste des sciences de l’ingénieur au Laboratoire de génie électrique de Grenoble2. Cette synthèse a mis en lumière un constat partagé : la « transition » énergétique, enjeu éminemment interdisciplinaire, exige une coopération durable — à la fois entre les disciplines SHS et entre les instituts du CNRS — pour être pleinement comprise et abordée.
Ce constat, qui n’étonnera personne, a deux implications particulières pour les SHS. D’une part, les apports potentiels des SHS aux études sur l’énergie restent souvent méconnus, en dehors des approches critiques, économiques ou liées à « l’acceptabilité sociale ». Pourtant, des dimensions comme la justice, la gouvernance, la prospective ou encore la spatialisation de la transition sont des aspects dont l’intérêt est largement reconnu. Elles sont cependant trop souvent reléguées en amont (pour l’approche critique) ou en aval (pour le reste) des questions techniques, sans pourtant qu’on ne reconnaisse qu’elles font pleinement partie intégrante des processus de transition eux-mêmes. D’autre part, il est difficile de reprocher aux collègues des autres instituts cette vision partielle (et parfois instrumentalisée) des apports des SHS, dans la mesure où la communauté SHS — vue de l’extérieur — n’apparaît pas de manière suffisamment coordonnée et où, sans doute, elle n’affirme pas assez fort ses propres paradigmes.
L’élaboration des Programmes et équipements prioritaires de recherche (PEPR) a révélé ces lacunes de manière flagrante. Bien que les thématiques des PEPR concernent directement les SHS, les contributions des scientifiques en sciences humaines et sociales y ont été sollicitées de manière ponctuelle, opportuniste ou aléatoire, mais rarement à leur initiative. À l’évidence, pour inverser cette logique et ainsi être davantage reconnues, les recherches doivent désormais reposer sur une stratégie et des initiatives claires. Autrement dit, la volonté de structurer les SHS autour de l’énergie doit s’imposer.
Il s’agit d’ailleurs d’un enjeu de la Prospective de CNRS Sciences humaines & sociales, qui appelle à « encourager la structuration des communautés de sciences humaines et sociales, ainsi que leurs interfaces avec les autres sciences et avec les acteurs et actrices de la filière énergétique ». Pour concrétiser cette ambition, CNRS Sciences humaines & sociales a créé la fonction de délégué scientifique Énergie, notamment chargée d’organiser une série de séminaires visant à mettre en lumière les recherches en SHS sur l’énergie et à préfigurer un réseau thématique dédié.
Le premier cycle de séminaires s’est déroulé au cours de l’année universitaire 2024-2025. Structuré en sept séances thématiques, il a été organisé de manière tournante, chaque séance — à l’exception des séances introductive et conclusive, tenues au siège du CNRS — se déroulant dans certains des laboratoires intéressés par les questions énergétiques3. La première séance, Introduction - La notion de transition, a eu lieu le 25 octobre 2024 au siège du CNRS. Elle a été suivie par Consommation et sobriété à la Maison de la recherche en sciences humaines4 le 25 novembre 2024, puis par Trajectoires de transition au Sud, organisée par le Centre de recherche et de documentation des Amériques5 le 13 décembre 2024. Le 30 janvier 2025, Belfort a accueilli une réflexion sur la substitution des énergies fossiles, en collaboration avec l’Institut Franche-Comté Électronique Mécanique Thermique et Optique – Sciences et Technologies, l’université de technologie de Belfort Montbéliard (UTBM), le laboratoire FCLAB Systèmes Hydrogène Énergie6 et la Maison des sciences humaines et environnementales Claude-Nicolas Ledoux7. La question de l’efficacité et la flexibilité a été abordée à Grenoble le 18 mars 2025, grâce à l’implication du groupe OTE, de Pacte - Laboratoire de sciences sociales8 et du Laboratoire d'économie appliquée de Grenoble9. Le 7 mai 2025, Pau a hébergé une séance dédiée à la compensation carbone, portée par le laboratoire Transitions énergétiques et environnementales10, tandis que Chambéry a exploré les impacts environnementaux le 5 juin 2025 avec le laboratoire Environnement, dynamique et territoires de la montagne11. Enfin, une séance conclusive s’est tenue en octobre 2025 pour clore ce cycle.
L’objectif du séminaire était double : d’une part, rendre visibles les thématiques de recherche en SHS sur l’énergie, et, d’autre part, proposer des pistes de réflexion pour de futures recherches. Ce dossier en est le reflet ; la séance introductive étant notamment reprise dans la contribution de Jean-Baptiste Fressoz, Alain Nadaï et Olivier Labussière, ainsi que dans les trois questions posées à Anna Créti. Les articles rendant compte de ces séances viendront en premier dans ce dossier. Puis, l’article sur les transitions au Sud (Sébastien Velut) permettra de décaler le regard, avant d’aborder les chapitres plus thématiques : la substitution des fossiles (Nathalie Kroichvili et Nicolas Simoncini), la consommation d’énergie (Alexandre Mallard), l’efficacité énergétique (Gilles Debizet). Enfin, le dossier se clôturera par un article sur les enjeux environnementaux (Marie Forget).
Plusieurs idées fortes émergent de ce séminaire — et de ce numéro. Parmi elles, l’idée que les transitions énergétiques et environnementales constituent des changements globaux de nature systémique, à envisager dans le cadre de l’Anthropocène et des limites planétaires, est centrale. Tout aussi central est le fait que les possibilités d’actions sont contraintes par les choix antérieurs de systèmes techniques qui ont sédimenté au fil du temps — choix qui doivent être réinterrogés. En outre, les effets des techniques sous-jacentes aux transitions restent incertains, en dépit des contraintes physiques et économiques qui en limitent les possibles. Une attention particulière doit également être accordée à la dimension spatiale de la transition énergétique, car celle-ci soulève des questions sur la reconfiguration spatiale de l’énergie, tant en termes d’espaces où produire l’énergie qu’en termes géopolitiques, de disponibilités des ressources et d’impacts sur l’environnement.
Par ailleurs, ce cycle de séminaires a permis de préfigurer un réseau thématique autour de l’énergie. À l’heure où ces lignes sont écrites, la structuration de ce réseau thématique est entre les mains de trois collègues (Gilles Debizet, Nathalie Kroichvili et Blanche Lormeteau12), mais ses objectifs peuvent déjà être présentés. Ils s’articulent autour de trois axes principaux. Premièrement, il s’agira de rassembler, structurer et mettre en visibilité une communauté SHS travaillant sur l’énergie. Deuxièmement, le réseau devra servir de base pour conduire un dialogue interdisciplinaire avec les différents instituts du CNRS impliqués dans des recherches liées à l’énergie. Troisièmement, il aura pour mission de partager les connaissances avec tous les publics, afin d’éclairer les débats publics sur l’énergie, et de mettre en relation les attentes des institutions et des chercheurs et chercheuses.
Point d’étape dans cette structuration, ce dossier de la Lettre de CNRS Sciences humaines & sociales permet de rappeler les ambitions et les apports des SHS à l’étude des transitions énergétiques.
Xavier Arnauld de Sartre, délégué scientifique, Brice Trouillet, directeur adjoint scientifique, CNRS Sciences humaines & sociales
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Le comité d’organisation de ce séminaire était composé de Xavier Arnauld de Sartre (délégué scientifique Énergie, CNRS Sciences humaines & sociales), Clotilde Chagny (CEA, laboratoire Ithesée), Gilles Debizet (Université Grenoble Alpes, Pacte - Laboratoire de sciences sociales), Marie Forget (Université Savoie Mont Blanc, laboratoire Environnement, dynamique et territoires de la montagne - EDYTEM), Nathalie Kroichvili (Université de technologie de Belfort-Montbéliard, Institut Franche-Comté Électronique Mécanique Thermique et Optique – Sciences et Technologies (FEMTO-ST), Sébastien Velut (IRD, Centre de recherche et de documentation des Amériques - CREDA) et Frédéric Wurtz (CNRS, Laboratoire de génie électrique de Grenoble - G2ELAB).
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MRSH Caen, UAR3486, CNRS / université de Caen-Normandie.
- 5
CREDA, UMR7227, CNRS / Université Sorbonne Nouvelle.
- 6
FCLAB, UAR2200, CNRS / UTBM / SUPMICROTECH / Université Marie-et-Louis-Pasteur.
- 7
MSHE, UAR3124, CNRS / Université Marie-et-Louis-Pasteur.
- 8
Pacte, UMR5194, CNRS / UGA.
- 9
Gael, UMR5313, CNRS / UGA / Inrae.
- 10
TREE, UMR6031, CNRS / Université de Pau et des Pays de l'Adour.
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EDYTEM, UMR5204, CNRS / Université Savoie Mont Blanc.
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Respectivement professeur d’urbanisme à Pacte, professeure d’économie-aménagement au sein de l’équipe SHS RECITS à FEMTO-ST, et chargée de recherche CNRS à l’Institut de l'Ouest : Droit et Europe (IODE, UMR6262, CNRS / Université de Rennes).